" Je vais faire une erreur. " " Les autres y arrivent mieux que moi. " " Si ça s'est bien passé, c'est surtout parce que j'ai eu de la chance. "
Ces phrases, beaucoup trop de vétérinaires les ont déjà pensées. Parfois dès les premières gardes, parfois après une chirurgie compliquée, et parfois même après plusieurs années d’exercice.
Le syndrome de l'imposteur ne touche pas uniquement les jeunes diplômés. Pourtant, les débuts dans la profession constituent une période particulièrement vulnérable : nouvelles responsabilités, rythme intense, peur de mal faire, pression des clients, gestion émotionnelle des cas difficiles… Autant de facteurs qui peuvent alimenter l'impression d'être plongé(e) dans le grand bain sans filet [1].
Dans ce contexte, les ASV occupent une place précieuse, bien que souvent sous-estimée. Parce qu'elles connaissent les réalités du terrain, qu'elles sont témoins des moments de doute invisibles pour les clients et qu'un simple mot, une attitude ou une présence peuvent parfois modifier profondément la manière dont un vétérinaire perçoit ses propres compétences.
Quand le doute devient permanent
Le syndrome de l'imposteur se caractérise par une difficulté à reconnaître ses compétences malgré des preuves objectives de réussite. La personne concernée a le sentiment de ne pas être " assez compétente ", de tromper son entourage professionnel ou de devoir constamment prouver sa légitimité.
Près de 70 % de la population générale y serait confrontée au moins une fois au cours de sa vie [2].
Dans la profession vétérinaire, une étude [3] récente menée auprès d'étudiants vétérinaires français a montré que 72 % d'entre eux présentaient ce syndrome.
Bien que ce phénomène soit particulièrement fréquent chez les jeunes praticiens, il semble néanmoins s'atténuer après quatre à cinq années de pratique. Toutefois, un événement professionnel difficile ou un climat d'équipe dégradé peuvent entretenir durablement ce sentiment [4]. Près de 30 % des praticiens avec plus de vingt ans d'expérience déclaraient encore ressentir ce syndrome [2]. Et il semblerait que les femmes y soient plus sujettes que les hommes.
Au quotidien, le syndrome de l’imposteur peut prendre différentes formes :
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hésiter longtemps avant de prendre une décision pourtant adaptée ;
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demander plusieurs validations par peur de se tromper ;
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minimiser systématiquement ses réussites ;
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vivre chaque erreur comme une preuve " qu’on n’est pas à la hauteur " ;
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éviter certains actes techniques par peur d’échouer.
Mais le cœur du problème n’est pas seulement le manque de confiance en soi. À long terme, ce fonctionnement peut favoriser l'anxiété, l'épuisement émotionnel et une perte progressive d'efficacité professionnelle. Peu à peu, la santé mentale se fragilise et le burnout approche, associé à une forte détresse psychologique [5].
Le piège de la clinique
Le syndrome de l'imposteur ne se traduit pas toujours par un manque de confiance évident. En clinique, il peut être particulièrement discret. Le vétérinaire qui doute peut même paraître extrêmement perfectionniste voire très sûr de lui devant le client.
Mais certains signes ne trompent pas : revérifier plusieurs fois un dossier, s'excuser excessivement, repasser chaque consultation dans sa tête ou encore hésiter à demander de l'aide avant de culpabiliser de l'avoir fait.
Certaines situations ne vont pas aider :
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les gardes réalisées seul(e) ;
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les chirurgies compliquées ;
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les cas où les contraintes financières limitent les possibilités : " Ai-je fait le bon choix ? " ;
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les remarques agressives de certains clients qui augmentent l’impression " d’être nul(le) " ;
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les comparaisons avec des vétérinaires plus expérimentés.
Dans ces moments-là, beaucoup de praticiens n’expriment pas directement leur mal-être. Pourtant, au détour d'un café, d'une analyse labo ou même d'une conversation informelle, l’équipe peut souvent en détecter les premiers signes. Et en première ligne se trouvent les ASV.
Le rôle clé des ASV
Les ASV ne sont évidemment pas des psychologues mais leur rôle relationnel au sein d'une structure vétérinaire est considérable. Et pas seulement pour les clients. Elles sont un véritable pilier pour les vétérinaires eux-mêmes.
Elles voient les consultations difficiles. Elles sont les premières spectatrices des émotions lors d’euthanasie compliquée. Confidentes, elles entendent les remises en question. Mais leur force, c’est qu’elles connaissent aussi les réussites que les vétérinaires oublient parfois trop rapidement.
Naturellement, des liens se tissent. Elles deviennent des partenaires d’épreuves, les gardiennes des petites victoires jusqu’à finir par devenir des repères importants du quotidien.
Leur soutien discret mais concret peut déjà avoir un impact puissant sur un vétérinaire qui souffre du syndrome de l’imposteur. Et cela peut prendre des formes très simples :
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rappeler qu’un doute ponctuel est normal, voire sain en médecine ;
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valoriser un bon échange avec un client " Ce n’était pas facile, mais tu as super bien géré ce client/cas " ;
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souligner une progression technique " Wouah, tu es encore plus rapide qu’avant ", " Ta suture est vraiment belle " ;
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normaliser la demande d’un second avis " En clinique, on soigne des animaux et deux têtes valent mieux qu’une, non ? Surtout pour des cas comme ça. " ;
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Et bien sûr, éviter certaines remarques dévalorisantes banalisées dans les équipes " Tu es toujours en retard sur ton planning ", " Tu stresses encore pour ça ? ", " Tu réfléchis trop ".
Car il ne faut pas oublier que certaines phrases, même dites sur le ton de l’humour, peuvent renforcer le sentiment d’illégitimité et fragiliser la confiance en soi.
À l’inverse, des retours simples, positifs et sincères peuvent avoir un vrai poids.
Les mots ont parfois bien plus d’impact que ce qu’on imagine. Une remarque positive ou une validation extérieure qui peut sembler anodine aide parfois le vétérinaire à remettre un peu d’objectivité dans une perception très critique de lui-même.
L'importance du soutien réciproque
Le syndrome de l’imposteur semble se développer davantage dans les environnements où l’erreur est vécue comme une faute professionnelle.
À l’inverse, les équipes où les échanges sont possibles, où les questions peuvent être posées sans peur du jugement limitent souvent ce phénomène. Entendre que d'autres professionnels ont eux aussi douté à leurs débuts permet de relativiser et d'aborder son travail plus sereinement.
Bien sûr, il faut soutenir sans s’oublier soi-même. Car ce sujet concerne également les ASV.
Le secteur vétérinaire expose l’ensemble des équipes à une forte charge émotionnelle. Et les ASV peuvent elles aussi ressentir ce manque de légitimité voire une forme d’épuisement silencieux.
Le soutien d’équipe doit donc fonctionner dans les deux sens. Une clinique où chacun peut reconnaître ses difficultés sans peur du jugement protège davantage la santé mentale collective. Et une équipe en bonne santé, c’est la première marche vers une clinique florissante.
Redonner sa juste place au doute
Douter ponctuellement n'est pas un problème. C’est même sain en médecine, car cela permet d’adopter une pratique prudente et responsable.
La difficulté apparaît lorsque le doute devient permanent, envahit chaque décision et empêche de reconnaître ses propres compétences.
Les vétérinaires, jeunes et moins jeunes, n'ont pas besoin qu'on leur rappelle qu'ils ne savent pas tout. Ils le savent déjà. Et soyons honnêtes, en médecine, il est impossible de tout savoir.
En revanche, entendre que progresser prend du temps. Que demander un second avis n’est pas un échec. Et que la confiance ne vient pas en quelques mois. Il faut plutôt attendre un à 2 ans d’exercice et parfois même plusieurs années supplémentaires pour prendre conscience de nos compétences.
Par leur présence quotidienne, leur regard bienveillant, leurs observations et leurs interactions avec l’équipe, les ASV peuvent jouer un rôle précieux dans cet équilibre parfois précaire.
Mais souvenez-vous, il ne s’agit pas de « résoudre » le problème. Il s’agit parfois simplement d’éviter qu’un vétérinaire reste seul avec l’idée qu’il n’est jamais assez bon.
Marine Delmer
Vétérinaire et présidente d’Un moral aux abois
Ressources documentaires et bibliographiques :
[1] Poncet, L., Étude du sentiment de confiance en soi des étudiants vétérinaires en fin de cursus., Thèse vétérinaire, 2024.
[2] Kogan L.R. et al., Veterinarians and Impostor Syndrome: An Exploratory Study., 2020
[3] La Dépêche Vétérinaire., 72 % des étudiants vétérinaires en France souffrent du syndrome de l’imposteur., 23 mai 2024.
[4] Hamood W., Imposter syndrome and the veterinary profession., 2020
[5] Ordre national des vétérinaires., Rapport T3 – Santé mentale et conditions d’exercice des vétérinaires., 2025.
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