Quand Solène et Antoine se lancent en octobre 2024 dans la reprise d’une cession de clientèle, ils sont en couple depuis une dizaine d’années. Après une expérience commune en centre hospitalier où l’un et l’autre affinent leurs compétences, Solène en chirurgie/traumatologie, Antoine en médecine/imagerie, ils cherchent à gagner en responsabilités. Naturellement, l’idée de l’association les questionne. Ils se renseignent et c’est la douche froide. « On a eu plusieurs retours négatifs, beaucoup nous ont déconseillé de mélanger le pro et le perso ! » se rappelle Solène.
À l’évidence, la perspective d’additionner un projet professionnel au projet relationnel a mauvaise presse. Comment entretenir un espace privé, intime, quand, de la clinique au domicile, les frontières se floutent, les espaces se chevauchent ? Dans quelle mesure les divergences professionnelles ne tendent-elles pas à fragiliser le couple ? Dans cette fusion des temporalités, le travail impose en effet une matrice supplémentaire dont les liens peuvent être tour à tour, source de contrainte ou de sécurité. Un challenge pour qui s’y frotte.
Entre avantages et inconvénients logistiques
Face aux mises en garde, Solène et Antoine explorent d’autres options. Travailler séparément, oui, mais dans quelles conditions ? « Du fait de nos parcours, on avait envie du même type de structure, des centres hospitaliers ou des cliniques très équipées. On s’est vite rendu compte que c’était compliqué : soit on postulait dans les mêmes endroits soit cela nous éloignait trop géographiquement. »
Même problématique du côté d’Élise et Kevin, en couple depuis cinq ans et fraîchement diplômés de l’école de Toulouse. « On voulait se familiariser avec la mixte en Normandie. C’était très difficile de trouver un logement proche de deux cliniques différentes. Être embauchés ensemble, c’était une contrainte logistique en moins » confesse Élise.
Mais tout avantage cache ses contraintes. Salariés depuis peu, Élise et Kevin en font chaque jour l’expérience : « Nos plannings se chevauchent rarement : quand l’un est en congés, l’autre travaille. Il aurait été plus simple d’avoir un jour de repos partagé dans deux structures différentes. Avec les gardes de nuit, de week-end, on a peu de temps pour nous. »
Une réalité d’autant plus marquée que l’interdépendance professionnelle du couple est forte. Antoine et Solène sautent le pas de l’association il y a un an et demi. Depuis, s’ils passent la majorité de leur temps ensemble, c’est tout entier dévoués à leur entreprise. « On travaille quatre jours par semaine, dont trois ensemble. Mais sur cette première année, s’il y avait le moindre besoin à la clinique, on était ultra disponibles l’un pour l’autre. Le soir, on a des discussions de fond sur la clinique, l’avenir, nos envies. Comme on n’a pas d’enfants, c’est encore tolérable mais j’espère apprendre à mieux couper sur le long terme » note Solène. Élise, elle aussi, avoue avoir du mal à décrocher : « On croise les mêmes clients, on rencontre les mêmes problématiques, forcément c’est plus tentant d’en débriefer, une fois la journée terminée. »
Dans un tel contexte, difficile de briser le continuum de temps et de lieu qu’impose une activité professionnelle à deux. Et si certains couples profitent du travail comme d’une opportunité pour fusionner, subsiste le risque que la sphère professionnelle n’étouffe la sphère privée. Se pose alors une question : dans quelle mesure travailler avec son compagnon modèle-t-il la relation de couple ?
Le travail ou un prolongement de la vie de couple
Partage d’aspirations, mutualisation d’idées, engagement financier : travailler avec son conjoint s’apparente à bien des égards, à un mariage, avec son lot d’avantages et de conflits embusqués. Un constat d’autant plus vrai que le couple est lié par le poids des responsabilités. « La gestion d’une entreprise, c’est la même chose que la gestion d’un foyer, fois plus de prestataires, d’entreprises, de charge mentale. Le niveau d’embrouilles est proportionnel ! On a eu beaucoup de stress et de désaccords » témoigne Solène.
Pour autant elle se sait armée, forte du socle sur lequel son couple s’appuie depuis plusieurs années : « Les conflits professionnels, on les gère comme à la maison, avec beaucoup de communication et de bienveillance. C’est aussi plus facile de lâcher du lest avec Antoine qu’avec un collègue. Je le connais. Je sais que quoiqu’il se passe, ce sera fait avec intelligence et respect. »
Sans surprise, la communication constitue donc le premier prérequis d’un partenariat heureux. Le second ? La complémentarité, dont Solène et Antoine ont fait leur pilier. « Niveau compétences, je suis axée chirurgie, lui médecine/imagerie. On est aussi très complémentaires sur les soft-skills : il s’occupe de l’administratif, de la comptabilité - je déteste ça ! - et je gère la communication, les RH. Ce qui faisait la force de notre couple, on l’a exploité en clinique. » À cette complémentarité, s’ajoutent certaines règles, auxquelles ils tentent de ne pas déroger : « J’ai mon secteur, il a le sien. On se consulte, mais celui qui a le lead sur son secteur devient décisionnaire. »
Quand le travail cimente le couple
Avec un an et demi de recul, Solène en est persuadée, Antoine est le meilleur associé qu’elle aurait pu espérer. « Ce projet est si intense qu’il a fait ressortir toutes nos qualités et nos défauts. On se connaissait déjà bien, maintenant on se connaît par cœur. » Travailler avec son partenaire de vie aurait-il des vertus fondatrices pour le couple ?
Si cette association a « renforcé la vision positive » que Solène porte sur leur duo, Élise en apprend chaque jour un peu plus sur Kevin : « Je ne le connaissais pas si professionnel, si sérieux avec la clientèle. Lui aussi a découvert certaines de mes qualités. Par exemple, il était étonné de me voir aussi à l’aise en chirurgie. »
Partenaire de vie, binôme de travail, pour Solène et Élise, évoluer avec leurs conjoints est avant tout gage de sécurité. Un avantage indéniable dans le milieu, où doutes et remises en question font partie intégrante du métier. Élise partage ainsi « plus sereinement l’adversité du travail » avec Kevin, quand Solène sait qu’elle peut se « reposer » au quotidien sur Antoine. Et inversement.
Un an après leur sortie d’école, Élise et Kevin envisagent sérieusement leur avenir professionnel ensemble. Antoine et Solène, eux, se félicitent de ce projet qui, jusqu’alors, les a soudés bien plus qu’ils ne l’auraient espéré. Il serait toutefois inexact de faire de leurs modèles - deux couples aux statuts professionnels égalitaires - une généralité. Qu’en est-il des couples travaillant ensemble et hiérarchiquement liés ? On attend vos retours.
Amandine Violé
Vétérinaire