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Vétos solos : une espèce en voie d’épuisement?

Vétos solos : une espèce en voie d’épuisement ?

Crédit photo @ Jaromir Chalabala - shutterstock.com
L’exercice vétérinaire en solitaire reste un pilier du maillage territorial, notamment en zones rurales.
Mais isolement, charge de travail, contraintes économiques et évolution des structures et de l’écosystème vétérinaire fragilisent ce modèle.
À partir d’une enquête dédiée, cet article analyse les réalités, les difficultés et les perspectives des vétérinaires solos.

Longtemps figure centrale du paysage vétérinaire, le praticien en exercice solo incarne une pratique indépendante, polyvalente et profondément ancrée dans la relation de proximité. Pourtant, derrière cette image de liberté et d’autonomie se cache un quotidien souvent exigeant, parfois précaire, et traversé par de profondes mutations économiques, sociales et sociétales. Souvent rural, parfois isolé, presque toujours indispensable, le vétérinaire solo semble aujourd’hui fragilisé.

Alors que la profession évolue rapidement vers des structures plus grandes, plus spécialisées et plus mutualisées, les vétérinaires qui exercent seuls continuent d’assurer une présence de proximité, souvent au prix d’une charge mentale et physique considérable. Pour mieux comprendre leur réalité, un questionnaire leur a été adressé. Leurs réponses dressent le portrait d’une profession engagée… mais sous tension.

Un modèle encore très présent, mais fragilisé

Sur les 70 vétérinaires ayant répondu à ce questionnaire, 51,5 % exercent depuis plus de 10 ans et 30,9 % depuis moins de 5 ans. 60,3 % des répondants travaillent avec un(e) ASV.

Exercer seul(e), c’est cumuler les rôles : vétérinaire, chef d’entreprise, gestionnaire, permanence téléphonique, parfois même technicien de surface.

Dans les zones rurales ou faiblement dotées, le vétérinaire solo est souvent le seul recours. Si cette polyvalence fait partie de l’ADN de la profession et est souvent revendiquée comme une force, les réponses au questionnaire montrent pourtant que cette autonomie a un revers : l’absence de relais.

Dans un contexte de raréfaction des vétérinaires ruraux, cette solitude structurelle devient un facteur de fragilité. Alors que les structures de groupe et les réseaux vétérinaires se développent rapidement, l’exercice solo apparaît de plus en plus comme un choix à contre-courant. Non par manque d’attractivité intrinsèque, mais parce qu’il concentre, à lui seul, l’ensemble des responsabilités cliniques, entrepreneuriales et humaines.

Une charge de travail protéiforme et souvent invisible

L’un des premiers enseignements de l’enquête concerne le temps de travail. Un tiers des vétérinaires interrogés déclarent travailler plus de 50 heures par semaine, gardes comprises. Ce volume horaire élevé n’est pas seulement lié aux soins. Il inclut également la gestion administrative, les urgences imprévues, les déplacements, les astreintes et le poids constant de la responsabilité médicale. À long terme, cette intensité crée une fatigue chronique, souvent banalisée, mais bien réelle.

Les difficultés évoquées par les vétérinaires en exercice solo regroupent la gestion de l’entreprise (39,7 %), la pression financière (32,4 %), la responsabilité médicale (30,9 %) et, sans surprise, la charge de travail (25 %). Celle-ci ne se limite pas aux actes médicaux et chirurgicaux. Le praticien solo est à la fois clinicien, chef d’entreprise, gestionnaire administratif, responsable des achats, communicant, parfois même technicien de surface ou informaticien de fortune. Les journées s’allongent, les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle deviennent floues. Les gardes, lorsqu’elles ne sont pas mutualisées, pèsent lourdement sur l’équilibre de vie.

En zone rurale notamment, le vétérinaire solo reste souvent le seul recours pour les urgences, avec une pression constante liée à la disponibilité attendue par les clients et les éleveurs. D’ailleurs la gestion de la Permanence et la Continuité des Soins (PCS) est de plus en plus pesante au quotidien (14 %).

À cette charge s’ajoute une charge mentale importante : prise de décision en solitaire, responsabilité médicale sans possibilité de concertation immédiate, gestion des situations émotionnellement lourdes (euthanasies, conflits avec les clients…). Autant d’éléments rarement visibles de l’extérieur, mais qui contribuent à l’usure professionnelle.

Des contraintes économiques de plus en plus fortes

Sur le plan économique, l’exercice solo est confronté à des tensions croissantes. L’augmentation des charges fixes (loyers, énergie, assurances, matériel médical), la nécessité d’investir dans des équipements toujours plus performants, et la pression sur les marges rendent l’équilibre financier parfois précaire.

Contrairement aux structures de groupe, le vétérinaire solo bénéficie rarement d’économies d’échelle significatives. Son pouvoir de négociation avec les fournisseurs est limité, tout comme sa capacité à absorber les aléas économiques ou les périodes de baisse d’activité. La gestion de la trésorerie devient un exercice délicat, d’autant plus que les attentes des clients en matière de transparence tarifaire et de justification des coûts sont de plus en plus fortes.

Par ailleurs, la valorisation du travail vétérinaire reste un enjeu central. Certains praticiens solos expriment le sentiment que leur expertise médicale est insuffisamment reconnue financièrement, notamment face à la comparaison avec les prix pratiqués par de grandes structures ou aux informations parfois approximatives disponibles en ligne.

Isolement professionnel et solitude décisionnelle

Exercer seul, c’est aussi décider seul. Face à une urgence vitale, à un échec thérapeutique ou à un client en difficulté, il n’y a souvent personne avec qui débriefer.

Selon les réponses recueillies, 60 % des vétérinaires solos se sentent peu ou pas du tout soutenus dans leur pratique professionnelle. Cet isolement est d’autant plus marqué en zone rurale : éloignement des confrères, difficulté d’accès à la formation continue, rareté des remplaçants, faible reconnaissance institutionnelle. Or, le soutien social et professionnel est reconnu comme un facteur clé de protection contre l’épuisement.

L’isolement est l’un des marqueurs les plus forts de l’exercice solo. S’il peut être choisi et assumé, il devient problématique lorsqu’il se transforme en solitude subie. L’absence de collègues au quotidien limite les échanges cliniques informels, le partage d’expérience et le soutien moral. 88 % des répondants concèdent qu’ils se sentent parfois (56 %), voire souvent (22 %) isolés.

Cette solitude est particulièrement marquée chez les jeunes vétérinaires installés seuls, qui peuvent se retrouver rapidement confrontés à des situations complexes sans filet de sécurité. Le doute professionnel, pourtant normal dans une pratique médicale, peut alors s’amplifier, faute de regards croisés et de discussions confraternelles. Les réseaux professionnels, les groupes de pairs ou les formations continues jouent un rôle crucial, mais ils demandent du temps et de l’énergie, deux ressources souvent rares pour les praticiens solos.

Fatigue, stress, épuisement : des signaux qui s’accumulent

Lorsqu’on interroge les vétérinaires solos sur leur état moral, les résultats sont sans appel. Une proportion importante d’entre eux évalue son niveau de fatigue professionnelle à un niveau élevé (50 % entre 5 et 7 sur une échelle de 0 à 10), parfois très élevé (33,4 % mentionnent un niveau >8).

Les vétérinaires interrogés identifient clairement leurs principales sources de stress. En tête : la charge de travail, la pression financière, la gestion administrative et la PCS. Contrairement à certaines idées reçues, ce ne sont pas uniquement les urgences ou les contraintes techniques qui pèsent, mais l’accumulation de micro-stress quotidiens, sans espace de récupération. Ces témoignages rappellent que le burn-out n’est pas une rupture brutale, mais un processus progressif, souvent silencieux.

Quand le plaisir s’effrite

Autre indicateur préoccupant : la perte de plaisir à exercer. Une part significative des vétérinaires interrogés déclarent perdre parfois (48,5 %), voire souvent (20,6 %) la motivation ou le plaisir du métier, pourtant choisi par vocation. Ce désengagement émotionnel est l’un des marqueurs les plus sensibles d’épuisement ; il touche au cœur même du sens du travail.

« J’aime toujours les animaux, mais je n’aime plus mon quotidien. »

« J’exerce par devoir plus que par envie. »

Chez 79,4 % des répondants, cette perte de plaisir s’accompagne d’une réflexion sur la réduction, la modification, voire l’arrêt de leur activité. 30,9 % d’entre eux l’envisagent même sérieusement.

Malgré ce tableau préoccupant, les réponses révèlent aussi une forte capacité de résilience. À la question « Qu’est-ce qui vous aide à tenir aujourd’hui ? », beaucoup évoquent le sens du soin, le lien aux animaux, les bonnes relations avec leur clientèle, l’indépendance, la liberté de travail et de décision et bien entendu le soutien des proches et de la famille. Mais ces ressorts, aussi puissants soient-ils, ne sont pas inépuisables.

Des attentes fortes en matière de reconnaissance et de soutien

Plus de 60 % des répondants se sentent peu ou pas du tout soutenus dans leur pratique professionnelle. Face à ces difficultés, les vétérinaires en exercice solo expriment des attentes claires. La première concerne la reconnaissance de la spécificité de leur pratique. Ils souhaitent que les instances professionnelles, les pouvoirs publics et les organismes de formation prennent davantage en compte les réalités du terrain solo, souvent différentes de celles des structures de groupe, notamment en matière de PCS.

Le besoin de soutien administratif et juridique est également très présent. Simplification des démarches, accompagnement à la gestion, accès à des outils adaptés : autant de leviers susceptibles d’alléger la charge non médicale et de redonner du sens au cœur du métier.

Des enjeux majeurs pour l’avenir de la profession

La question n’est plus de savoir si les vétérinaires solos sont en difficulté, mais comment la profession choisira d’y répondre : maintien de l’exercice solo sans soutien particulier, développement de réseaux de pairs, mutualisation partielle, accompagnement spécifique des zones isolées ?

L’avenir de l’exercice solo pose des questions fondamentales pour la profession vétérinaire. La transmission des structures de soin, d’abord, devient un enjeu critique : de nombreux praticiens peinent à trouver des repreneurs, ce qui menace l’accès aux soins vétérinaires dans certains territoires.

L’attractivité du modèle solo auprès des jeunes générations est également en question. Les attentes en matière de qualité de vie, de travail en équipe et de sécurité financière rendent l’installation en solo moins évidente. Pourtant, certains y voient encore un espace de liberté, d’innovation et de relation client privilégiée.

Enfin, l’enjeu est aussi celui de l’équilibre du maillage territorial. La disparition progressive des vétérinaires solos pourrait accentuer les déserts vétérinaires, avec des conséquences directes sur les éleveurs, les propriétaires d’animaux et, plus largement, sur la santé publique.

Repenser le modèle sans l’effacer

L’exercice vétérinaire solo n’est ni un vestige du passé ni un modèle condamné par avance. Il est une forme d’exercice exigeante, qui nécessite aujourd’hui d’être repensée, soutenue et adaptée aux réalités contemporaines. Derrière chaque structure solo se trouve un professionnel engagé, souvent passionné, qui assume seul(e) une responsabilité lourde mais essentielle.

Reconnaître ces difficultés, écouter leurs attentes et anticiper les enjeux de leur pratique, c’est contribuer à préserver la diversité et la richesse de notre profession. Non pas en opposant les modèles, mais en leur permettant de coexister de manière équilibrée, au service des animaux, de leurs propriétaires et de la société dans son ensemble.


Derrière la question délibérément provocatrice de cet article, se cache un enjeu collectif majeur : peut-on continuer à s’appuyer sur leur dévouement sans leur offrir de véritables conditions de durabilité ? Quoi qu’il en soit, les réponses au questionnaire montrent une chose : les signaux sont là. Reste à savoir si la profession saura les voir et les entendre.

 

Annabelle Orszag,
Vétérinaire

 

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