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Le perfectionnisme chez les vétérinaires : force ou piège insidieux ?

Le perfectionnisme chez les vétérinaires : force ou piège insidieux ?

Crédit photo @ brandusazamfir - shutterstock.com
Le perfectionnisme est une qualité souvent valorisée chez les vétérinaires, au cœur de l’exigence du métier et de la qualité des soins. Mais lorsqu’il devient excessif, il peut exposer à une pression constante et à un risque d’épuisement. Cet article propose d’explorer les mécanismes du perfectionnisme chez les vétérinaires, entre moteur d’excellence et facteur de fragilité.

Le perfectionnisme est un trait de caractère considéré par beaucoup comme une qualité. Particulièrement dans le cadre professionnel, les personnes perfectionnistes sont vues comme fiables, consciencieuses et travailleuses. Des atouts que les vétérinaires sont nombreux à posséder. D’ailleurs, compte tenu de l’exigence de la formation, le perfectionnisme est presque inscrit dans l’ADN de la profession.

Mais le perfectionnisme, tout bon moteur d’excellence qu’il soit, cache également des côtés plus sombres. L’exigence personnelle, lorsqu’elle se mesure à des standards impossibles à atteindre, expose à des pressions permanentes. Surcharge mentale et épuisement professionnel guettent, insidieusement. L’une des plus grandes forces des vétérinaires ne serait-elle pas aussi leur talon d’Achille ?

Pourquoi le perfectionnisme est-il si fréquent chez les vétérinaires ?

Les études vétérinaires sont réputées pour être très exigeantes. Si la classe « prépa », traditionnellement associée à l’excellence, n’est plus aujourd’hui considérée comme l’unique voie royale pour entrer en école vétérinaire, l’accès au ticket d’entrée n’en reste pas moins difficile. Les concours très sélectifs, puis les années de formation très denses, placent le cursus parmi les formations académiques de haut niveau.

Naturellement, avec ce biais de sélection, ce sont en priorité des profils « très bons élèves » qui sont attirés. On retrouvera en majorité des étudiants consciencieux, rigoureux, avec une peur importante de l’échec. Certains traits de personnalité se retrouvent fréquemment chez les vétérinaires, comme l’empathie, le sens du devoir ou la vulnérabilité face à la critique. La culture du mérite, distillée très tôt, dès le début des études, renforce encore un peu ce besoin de bien faire, de prouver que l’on est à la hauteur des enjeux.

Le perfectionnisme arrive donc comme une conséquence logique chez les vétérinaires. Il constitue une réponse attendue face à un système élitiste. Les praticiens sont d’ailleurs nombreux à en faire une véritable force, à la fois pour naviguer au travers d’études astreignantes mais également pour s’armer face aux débuts dans la vie active.

La force indéniable du perfectionnisme dans l’exercice vétérinaire

Le vétérinaire perfectionniste a en effet à cœur de prodiguer la meilleure qualité de soins possible à ses patients. Il ne ménage pas ses efforts, ne se repose pas sur ses acquis et poursuit sa quête d’excellence jusqu’à affiner ses diagnostics et ses prises en charge. D’un point de vue clinique, il s’assure que rien ne soit laissé au hasard, ce qui renforce la sécurité des soins. Cela peut se traduire dans les protocoles d’anesthésie et de réanimation, par exemple, qui sont régulièrement étudiés et mis à jour en accord avec les nouvelles données de la science.

Le perfectionnisme est également un atout dans les relations avec la clientèle. Il apporte une forme de crédibilité scientifique et reflète la forte implication du praticien. Cela renforce les relations de confiance entre les deux parties et facilite les suivis minutieux.

Le vétérinaire perfectionniste est donc généralement vu comme un bon vétérinaire, à la fois par ses pairs et ses clients. La quête d’excellence est un très bon moteur d’apprentissage. Ainsi, les perfectionnistes montrent souvent une forte motivation pour progresser et s’engagent volontiers dans des formations, font de la veille scientifique… autant d’atouts pour enrichir leur pratique et remplir leurs devoirs moraux envers leurs patients.

Lorsqu’il reste sain, le perfectionnisme permet aux professionnels de tirer une satisfaction personnelle des efforts déployés. Mais la frontière entre perfectionnisme sain et perfectionnisme problématique est fine… Gare à la bascule vers des conséquences néfastes !

Quand le piège se referme

Le perfectionnisme peut malheureusement enfermer les personnes dans des idéaux ou des standards impossibles à atteindre, ce qui n’est pas sans conséquences pour la santé mentale. Les vétérinaires perfectionnistes sont plus souvent atteints de troubles dépressifs et anxieux. Ils éprouvent de l’insatisfaction chronique, sont à fort risque d’épuisement physique et émotionnel et finissent paradoxalement par manquer de confiance en eux.

À cause de leur investissement démesuré, ils vivent particulièrement mal toute erreur professionnelle, pourtant inévitable dans une carrière vétérinaire. Cela peut les plonger dans de longues ruminations mentales ou dans des autocritiques assassines.

Paradoxalement, la personne perfectionniste n’est pas toujours très efficace. À cause d’une peur de l’erreur très présente, elle a tendance à la procrastination. Cela occasionne des blocages à la prise de décision, des retards dans la rédaction de comptes rendus de consultation, le report des tâches si celles-ci ne peuvent pas être effectuées parfaitement… Le vétérinaire perfectionniste éprouve également des difficultés à déléguer, estimant qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Cela peut désorganiser le quotidien d’une clinique, particulièrement si les ASV doivent jongler entre différentes façons de faire selon le praticien présent.

À la longue, un véritable cercle vicieux peut se mettre en place : en se fixant des objectifs irréalistes, en s’épuisant à essayer de les atteindre et en étant constamment insatisfaits, on se dirige tout droit vers l’épuisement. Ainsi, le perfectionnisme dysfonctionnel se transforme en une prison mentale, avec des conséquences mesurables sur la santé. Il est important de le repérer et d’effectuer un pas de côté afin de se préserver. Une utopie, ou existe-t-il des leviers pour retrouver une forme de contrôle de la situation ?

Vers un perfectionnisme plus sain : pistes de réflexion

Comment savoir que l’on franchit la ligne du perfectionnisme pathologique ? Quelques éléments sont à prendre en compte. Lorsque le perfectionnisme est sain, les critères de réussite fixés restent réalistes et les accomplissements procurent de la satisfaction personnelle. Lorsque ce trait de caractère devient problématique, on remarque que les attitudes et les comportements de la personne concernée sont orientés de façon à obtenir l’approbation des autres, ou à éviter certaines conséquences négatives. Par ailleurs, cela s’accompagne de difficultés (anxiété, insatisfaction chronique, rigidité cognitive…).

En se posant les bonnes questions (est-ce que cela m’empêche d’avancer ? Est-ce que je me juge sévèrement en cas d’erreur ? Mes standards élevés impactent-ils mes relations professionnelles ou ma qualité de vie ?), on peut repérer les différents signaux d’alerte.

Une fois les difficultés identifiées, on peut s’attacher à redéfinir sa notion d’excellence. Celle-ci n’est pas synonyme d’infaillibilité. Au contraire, les vétérinaires ont droit à l’erreur : en travaillant sur ses schémas de pensée, on peut s’autoriser une forme d’empathie et d’indulgence envers soi-même. Plutôt que de viser la perfection, pourquoi ne pas se contenter de « bien » faire, en apportant à ses patients des soins adaptés, sécuritaires et bien souvent suffisants ?

Par ailleurs, les vétérinaires perfectionnistes peuvent travailler sur leur capacité à déléguer. Cela passe par des protocoles standardisés et la formation des équipes afin de maintenir des exigences élevées et un sentiment de contrôle, tout en acceptant de passer la main. Les réunions d’équipe sont l’occasion de valoriser le travail collectif et d’évoquer les difficultés lorsqu’elles persistent.

Enfin, de nombreux leviers peuvent être utilisés, si besoin à l’aide d’un thérapeute (médecin, psychologue…). Les thérapies cognitivo-comportementales, la psychothérapie ou l’hypnose sont des techniques fréquemment évoquées pour accompagner les personnes souffrant d’un perfectionnisme pathologique.


Dans la pratique vétérinaire, le perfectionnisme est rarement un hasard. Il apparaît moins comme un trait individuel que comme une réponse adaptative à une culture de la performance et du mérite. S’il n’est pas question de renoncer à l’exigence scientifique qui fait la force du métier, peut-on pour autant continuer à former les futurs vétérinaires dans un modèle qui valorise l’élitisme ? Les enjeux de santé mentale qui ne peuvent plus être ignorés aujourd’hui devraient servir de boussole pour repenser certains aspects de la formation et de la culture professionnelle.

 

Astrid de Boissière,
Vétérinaire

 

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