Se connecter

Surmonter sa peur de l’erreur en tant que vétérinaire

Crédit photo @ JackF - stock.adobe.com
Tout le monde fait des erreurs, c’est un fait communément admis. Que dirait-on spontanément, par exemple, à un·e proche qui commet une erreur ? Que cela arrive, que cela peut probablement être réparé, et qu’il ne faut pas s’en vouloir. Maintenant, tiendrait-on le même discours si l’on apprenait qu’un·e professionnel·le de la santé a commis une erreur mettant en jeu la santé de son ou sa patient·e ? Il y a fort à parier que le discours déculpabilisant soit remplacé par un jugement sans appel. Pas d’indulgence pour ceux et celles qui pratiquent la médecine !

La profession vétérinaire, en tant que spécialiste de la santé animale, est, elle aussi, soumise à de nombreuses pressions. Les propriétaires d’animaux, toujours plus attaché·e·s à leurs compagnons, sont de plus en plus intransigeant·e·s et s’attendent à une prise en charge irréprochable de leur protégé. Ce n’est donc pas une surprise que de nombreux praticien·ne·s vétérinaires soient concerné·e·s par la peur de commettre une erreur. Si cela dénote un certain professionnalisme et une volonté de bien faire, la peur de l’erreur n’est pas sans conséquence pour leur santé, ou même la poursuite de leur carrière.

Qui est concerné par la peur de l'erreur ?

En 2022, le Professeur Truchot a publié les résultats d’une large étude s’intéressant à la santé au travail des vétérinaires [1]. Partant du terrible constat que les vétérinaires étaient 3 à 4 fois plus à risque de suicide que dans la population générale, l’étude a eu pour but de mettre en évidence les stresseurs auxquels les vétérinaires étaient le plus confrontés au quotidien. La peur de l’erreur a été identifiée comme l’un des stresseurs principaux, au même titre que la charge de travail ou encore les interruptions pendant son activité.

Chez les vétérinaires, la peur de commettre une erreur est associée à un sentiment très élevé de responsabilité. Ce sont les conséquences directes des erreurs qui sont appréhendées : atteinte à la santé d’un animal, difficultés à gérer les sentiments des propriétaires (tristesse, colère, frustration), peur des conséquences professionnelles. La peur de l’erreur est également associée à la crainte du jugement des autres, que ce soit les collègues ou encore les vétérinaires spécialistes auxquels on réfère ses cas.

L’étude révèle que la peur de l’erreur est plus présente chez les vétérinaires canins par rapport aux ruraux, peut-être à cause du statut de l’animal de compagnie, qui est souvent assimilé à un membre de la famille. Les pressions exercées par les propriétaires d’un chat ou d’un chien seraient donc plus fortes. De plus, les vétérinaires salariés craignent plus l’erreur par rapport aux libéraux. Cela peut s’expliquer par un manque d’expérience (les jeunes vétérinaires sont plus souvent salariés) ou par un défaut de management (peur du jugement des patrons, pression à ne pas référer). Par ailleurs, les femmes sont également plus sujettes à la peur de l’erreur. On peut évoquer le sentiment de devoir encore plus prouver ses compétences dans une société toujours misogyne et dans une profession qui a longtemps porté des valeurs masculines. Enfin, une autre étude conduite sur des vétérinaires australiens a montré que les personnalités perfectionnistes étaient plus sujettes à la peur de l’erreur et à ses conséquences [2].

Chez les médecins, la peur de l’erreur a été très peu étudiée, mais les premiers résultats montrent que par rapport à la population générale, ils ont également plus peur de commettre une erreur [3].

Quelles conséquences pour les vétérinaires ?

Comme l’a révélé l’enquête du Professeur Truchot, la peur de l’erreur est l’un des stresseurs majeurs rencontrés par les vétérinaires. Ce stresseur est, de plus, fortement associé à la santé. C’est en effet le second facteur le plus associé à l’épuisement professionnel et aux troubles du sommeil… et le premier facteur associé aux idéations suicidaires. On retrouve donc des taux d’épuisement professionnel et de burnout plus élevés chez les vétérinaires les plus concernés par cette peur de l’erreur.

La peur de l’erreur et les conséquences d’une potentielle erreur amènent, en outre, un certain nombre de sentiments négatifs : la frustration, l’abaissement, le sentiment de médiocrité, la culpabilité ou encore la honte. Souvent, les vétérinaires concernés s’isolent et n’en parlent pas, par peur du jugement des collègues. Ce repli sur soi peut lui-même aggraver les comportements d’addiction au travail. On travaille encore plus dur et on engrange un maximum de connaissances dans l’espoir que cela puisse nous immuniser contre les erreurs futures. Bien sûr, cela ne fait que perpétuer un cercle vicieux de fatigue et de surmenage, qui lui-même augmente la probabilité de commettre des erreurs.

Enfin, la peur de l’erreur peut être si tenace qu’il devient difficile de supporter cette pression au quotidien. Certains vétérinaires en viennent même à se remettre en question professionnellement et à envisager un changement de carrière. Parmi les 35 % des vétérinaires qui songent à se réorienter, 45 % le font à cause de la peur des erreurs au travail [4] !

Libérer la parole et lutter contre la culture punitive de l'erreur

En tant que soignants, nous avons beaucoup de mal à accepter que nous ne sommes pas infaillibles. Nous sommes baignés dans une culture de l’excellence depuis le début de nos études et, s’il y a bien une injonction à laquelle nous sommes constamment soumis, c’est celle de la perfection. Nous travaillons avec le vivant et pratiquons la médecine, ce qui rend les erreurs d’autant plus difficiles à appréhender.

Pourtant, il est inévitable de commettre quelques erreurs. En réalité, on ferait entre 5 et 7 erreurs… par heure ! Si l’on regarde quelques chiffres (probablement sous-estimés) en médecine humaine, on peut se rendre compte que les erreurs ne constituent pas d’infimes exceptions.

  • A l’hôpital, 1 médicament sur 10 est mal administré ou mal dosé.
  • Au Canada, 24 000 patients meurent à la suite d’une erreur qui aurait pu être évitée.
  • Aux États-Unis, ce serait le cas de 10000 patients.
  • Dans 12 opérations sur 100 000 en Suisse, un corps étranger est oublié dans le patient.

 

Ce qu’il faut comprendre, c’est que la majorité des erreurs ne prêtent heureusement pas à conséquence. Lorsque c’est le cas, la plupart des erreurs peuvent être corrigées. On peut faire une erreur de diagnostic, qui sera rectifiée le lendemain par un collègue. On peut tarder à référer un animal, mais celui-ci pourra tout de même récupérer totalement. Pourtant, malgré une issue souvent favorable, ce sont les sentiments négatifs qui dominent : on peut se sentir rongé par une erreur, même lorsque celle-ci n’a pas eu des conséquences graves. Le vétérinaire devient alors une deuxième victime, qui porte longtemps le poids de la culpabilité et de la peur qu’une autre erreur puisse survenir.

Mais pourquoi sommes-nous tant pétrifiés à l’idée de commettre une erreur ? Pour deux raisons. La première, c’est qu’actuellement les erreurs sont suivies d’un schéma punitif. Dans un système qui refuse les erreurs, il faut trouver un coupable, et condamner les fautes commises. La seconde, qui découle de la première, c’est qu’il y a très peu d’espace pour que les vétérinaires et les professionnels de la santé puissent s’exprimer autour de leurs erreurs. On a encore du mal à ne pas juger un confrère ou une consœur qui aurait commis une erreur grave. Même sur des groupes de discussion dédiés aux vétérinaires, peu osent communiquer autour de leurs erreurs, même minimes.

Pourtant, les erreurs sont majoritairement la conséquence de défaillances multiples : stress et fatigue, sur-sollicitations, défaut de communication… Seules 20 % des erreurs sont liées à un manque de compétences. Dans ce contexte, il serait plus bénéfique d’adopter une culture positive de l’erreur. Oser parler de ses erreurs mais également des erreurs des autres, libérer la parole afin de sortir de l’isolement, rassurer et soutenir ceux qui commettent des erreurs et en tirer des leçons pour éviter qu’elles ne se reproduisent… C’est ce qu’il manque actuellement dans les milieux médicaux. Sans négliger du tout l’impact des erreurs sur nos patients, on peut, en changeant de regard, retrouver le droit de se pardonner et d’être pardonné. Cela devrait commencer dès les premières années d’études, qui ne préparent actuellement pas du tout nos futurs confrères et consœurs à se confronter à l’erreur dans leur pratique.


La peur de l’erreur cache donc chez les vétérinaires bien plus que le reflet de leur conscience professionnelle. Il s’agit d’un véritable facteur de stress au quotidien, avec des répercussions majeures sur leur santé, leur sommeil et leur carrière. Alors que nous vivons dans un monde connecté, dans lequel l’échange d’informations n’a jamais été aussi facile, nous n’assistons que très timidement au partage des erreurs au sein de la profession. Pourtant, poursuivre des objectifs d’excellence n’est pas incompatible avec la reconnaissance de nos erreurs médicales. Au contraire, cela ne fait que renforcer notre humanité.

 

Astrid de Boissière,
Vétérinaire

 

Ressources documentaires et bibliographiques :

[1] D. Truchot et al., La santé au travail des vétérinaires : une recherche nationale, 2022, [En ligne]. Disponible sur : https://www.veterinaire.fr/system/files/files/2022-06/Rapport%20Cnov%20et%20V%C3%A9tos%20Entraides%20VFinale%2013062022.pdf [Consulté le : 26 juillet 2023] ;

[2] M.F. Crane, J.K. Phillips, E. Karin. Trait perfectionnisme strengthens the negative effects of moral stressors occurring in veterinary practice. Veterinary Journal 93:354-360 (2015). [Consulté le : 26 juillet 2023] ;

[3] J. Lendenmann. La peur de l’erreur médicale. Science et Savoir 85:34-35 (2016). [Consulté le : 26 juillet 2023] ;

[4] M. Lafon, Reconversion professionnelle : 35 % des praticiens y pensent. La Dépêche Vétérinaire 1653 (2023). [Consulté le : 26 juillet 2023] ;

[5] R. J. Nett, T. K. Witte, S. M. Holzbauer, B. L. Elchos, E. R. Compagnolo, K. J. Musgrave, K. K. Carter, K. M. Kurkjian, C. F. Vanicek, D. R. O’Leary, K. R. Pride, R. H. Funk. Risk factors for suicide, attitudes toward mental illness, and practice-related stressors among US veterinarians. JAVMA 247(8):945-955 (2015). [Consulté le : 26 juillet 2023] ;

[6] B. Goldman. Doctors make mistakes. Can we talk about that ? [Vidéo]. TED Conferences, 2010, 19 min. Disponible sur : https://www.ted.com/talks/brian_goldman_doctors_make_mistakes_can_we_talk_about_that [Consulté le : 26 juillet 2023] ;

[7] L. Assaghir. Pour une culture positive de l’erreur [Vidéo]. 28/02/2023, 40 min. Disponible sur : https://vetos-entraide.com/pour-une-culture-positive-de-lerreur-avec-leilaassguir-28-fevrier/ [Consulté le : 26 juillet 2023].

 

La newsletter qui décrypte le monde vétérinaire autrement

Pour les vétérinaires curieux qui n'ont pas le temps de l'être : tous les mois, des articles, des histoires, des jobs et des conseils qui donnent le sourire.

Management & Bien-être au travail

Presse vétérinaire

Div qui contient le message d'alerte
Se connecter

Identifiez-vous

Champ obligatoire Mot de passe obligatoire
Mot de passe oublié

Vous êtes abonné, mais vous n'avez pas vos identifiants pour le site ?

Contactez le service client abonnements@info6tm.com - 01.40.05.23.15