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Lancement du premier plan de recrutement vétérinaire en France : Corrèze Santé Animale

Crédit photo © Studioanna, Anna Camerac

La désertification vétérinaire : un fait, que nombre de vétérinaires, d’éleveurs et d’autorités déplorent. Et pourtant, cette pénurie n’est pas nouvelle, mais elle s’aggrave année après année. Aujourd’hui, on estime que 40 départements [1] seraient concernés par ce phénomène, et notamment les zones à faible densité d'élevage. Mais peut-être que bientôt, les choses vont changer.

Le 2 mars 2022, à l’occasion du Salon de l’agriculture, le SNVEL (Syndicat National des Vétérinaires en Exercice Libéral) et les représentants du département de la Corrèze signaient un accord de partenariat d’un nouveau genre. Le plan intitulé “Corrèze Santé Animale” était lancé [2]. Ce projet, c’est le premier plan de lutte contre les déserts vétérinaires jamais initié en France. Cela fait pourtant des années que les collectivités engagent des actions pour recruter médecins, infirmières et autres spécialistes en médecine humaine, alors pourquoi rien n’avait encore jamais été fait pour la santé animale ?

Parce que la loi ne l’autorisait pas, du moins jusqu’en décembre 2020 et l’adoption de la Loi DDADUE (Art. L. 1511-9.-I) [3]. Cette loi, portant Diverses Dispositions d'Adaptation au Droit de l'Union Européenne, permet aux collectivités d'attribuer des aides aux vétérinaires et aux étudiants vétérinaires. Et à partir de là, s’engager contre l’appauvrissements en offre de soins vétérinaires était devenu possible. La Corrèze a été la première à lancer la lutte, notamment car elle fait partie des départements les plus en crise.


Quelle est donc la situation en Corrèze ?

La Corrèze, c’est ce département dont on aime bien dire qu’il compte plus de bovins qu’il ne compte d’habitants. Et, cet adage n’est pas si loin de la réalité, car en Corrèze, vivent effectivement environ 240 500 citoyens contre 273 000 bovins.

Seulement, au-delà de cette observation, il existe un constat. Ce constat, c’est qu’il n’y a en Corrèze que 96 vétérinaires ruraux pour s’occuper de tous ces animaux ; 96 vétérinaires pour accompagner les 3 600 élevages du département. Le terme de “désert vétérinaire” dans ce cas est bien choisi et malheureusement il s’accompagne de tout un tas de conséquences : une charge de travail hors norme pour les vétos corréziens, une difficulté à assurer la permanence des soins, un périmètre d’intervention énorme, une gestion des urgences rendue très complexe par les temps de trajet. Mais ce qui préoccupe le plus les autorités, c’est le fait que 45% de ces vétérinaires partiront à la retraire d’ici 2035. Aujourd’hui, le renouvellement du corps vétérinaire est donc devenu une priorité majeure.

Et concrètement, que propose la Corrèze pour attirer les vétérinaires ?

Pour lutter contre la désertification vétérinaire et donc assurer le maintien de la sécurité sanitaire tant en élevage que plus largement en terme de santé publique et environnementale, le département a décidé de se battre sur plusieurs fronts, et avec plusieurs cibles. Inscrits à son tableau de chasse : les étudiants en école vétérinaire mais aussi les vétérinaires déjà en exercice. Et vous verrez que la Corrèze, pour se rendre plus attractive aux yeux des vétos, a largement mis les moyens [4] :

  • Pour les étudiants en stage en Corrèze : 300 € brut mensuel d’indemnités de logement et autant d’indemnités de déplacement, distribuées pour 6 mois de stage effectués sur 2 ans ;
  • Pour les étudiants en dernière année se spécialisant dans les animaux de production ou les équidés : une bourse départementale de 800 € par mois maximum, distribuée au cours de l’année d’approfondissement (12 mois). En retour, l’étudiant s’engage à exercer en Corrèze pendant 5 ans à la suite de ses études ;
  • Pour les diplômés et vétérinaires en exercice :

    • 20 000 € d’aides à l’installation pour une période minimale de 5 ans, s’il exerce une partie d’activité en production animale ;

    • Des aides à l’implantation de Maisons de Santé Vétérinaire. En effet, le département s’engage à financer la création ou l’agrandissement de Maisons de Santé Vétérinaire à hauteur de 20% du coût du projet (plafonné à 100 000 €).

Et ce n’est pas encore tout. Car la Corrèze a non seulement l’intention d’attirer des vétérinaires, mais aussi celle de faciliter la continuité des soins pour ceux qu’elle compte déjà sur son territoire. C’est pourquoi elle a décidé la création d’un service d'aide vétérinaire d'urgence : le Savu 19, un service capable de réceptionner les appels d’urgence en dehors des horaires d’ouverture des cliniques grâce à un numéro unique. Son but ? Proposer un système de garde moins contraignant pour les vétérinaires en régulant les appels et triant les urgences. Le personnel vétérinaire employé sur la plateforme sera là pour ventiler tout ce qui peut attendre l’ouverture de la clinique, et identifier ce qui relève réellement de l’urgence. Ce dispositif sera financé par le département pendant un an et demi pour commencer, avec l’espoir qu’il fera comprendre aux vétérinaires qu’ils ne sont pas seuls face à la situation.

Au total, c’est 1,2 millions d’euros que le département mobilisera sur 5 ans pour attirer les vétérinaires, jeunes et moins jeunes. Néanmoins, à défaut de chiffres, de résultats sur lesquels se baser au vu du lancement récent, on est en droit de questionner la stratégie mise en place.

Est-ce que cela suffira à séduire les vétérinaires ?

La tactique est bonne dans l’idée, c’est vrai. Favoriser les stages étudiants c’est non seulement apporter de l’aide aux vétérinaires sur place, c’est aussi permettre aux étudiants de découvrir le département. Et on dira ce que l’on veut, il n’y a rien de mieux que de tomber amoureux d’une région pour avoir envie de s’y installer plus tard, “l’avoir en cathéter “comme dit la chanson. Châteaux, vallées, sentiers de randonnée, forêts et cascades, la Corrèze, de fait, a de nombreux atouts pour séduire les amoureux de la nature, et les 600 € mensuels par mois de stage qu’elle propose sont une plus-value non négligeable.

En revanche, pour ce qui est de l’année d’approfondissement des étudiants vétérinaires, le calcul serait-il un peu moins "judicieux" ? 800 € par mois pendant un an c’est une aide, c’est certain, et encore plus pour les étudiants qui financent seuls leurs études ; le problème, c’est l’engagement que doit prendre l’étudiant en échange : exercer pendant 5 ans en Corrèze. Quand on a 25 ou 26 ans, 5 ans c’est long. Et en pratique, les premières années d’exercice d’un vétérinaire sont souvent celles où l’on bouge le plus, où l’on change de poste pour découvrir de nouvelles choses. Est-ce qu’un jeune diplômé ne se sentirait pas piégé par un tel engagement ? Si son expérience corrézienne ne se passe pas aussi bien qu’il l’aurait imaginé ? Est-ce que ces 800 €/mois sont suffisamment convainquant face à 5 ans d’exercice ?

Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, cet engagement sur 5 ans n’est pas une décision du département, c’est ce que prévoit le Décret d'application du 11 mai 2021 [5]. La Corrèze, elle, ne peut qu’ajuster son offre de bourse. Cette partie du plan d’aide est donc difficile à contester, puisqu’elle relève de la loi. Et si jamais une réflexion devait s’ouvrir sur l’ajustement de cette période d’engagement, il ne suffirait malheureusement pas de l’élever au niveau départemental pour qu’elle soit entendue.

Pour ce qui est des aides destinées aux vétérinaires praticiens, la balance semble plus justement équilibrée. Le remboursement d’une partie des frais d’installation et la participation à la création de Maisons de Santé Vétérinaire peuvent véritablement pousser les vétérinaires désireux de changer d’environnement à venir s’installer en Corrèze. Néanmoins, la communication n’est pas encore suffisante. Au niveau national trop peu de vétérinaires et d’étudiants sont au courant de ces initiatives, si bien que, pour le moment, la Corrèze risque de recruter en majorité des vétérinaires venus des départements limitrophes, eux aussi en déficit de soins.

Mais la faille principale de tout ce plan, ne serait-ce pas son ouverture aux activités cliniques mixtes ? Car peut demander l’attribution de ces aides tout vétérinaire pouvant justifier d’une activité en production animale, même si elle n’est pas son activité principale. Or le portefeuille alloué au plan “Corrèze Santé animale” est limité. Si tout le budget est dépensé avant décembre 2026 (Date limite de dépôt des demandes d’aides et subventions), alors des vétérinaires à l’activité exclusivement rurale pourraient très bien ne pas recevoir de dotation. Ce sera donc au département de trier les différents projets et de répartir ses fonds intelligemment. En espérant que l’offre vétérinaire suive sa demande et qu’il parvienne ainsi à endiguer la désertification vétérinaire sur son territoire.


Et qui sait, peut-être qu’un jour d’autres plans seront lancés par les régions jusqu’à devenir une norme ? Comme c’est le cas en médecine humaine.

 

Flore Torsy,
Étudiante vétérinaire à l'ENVT et assistante rédactionnelle

 

Ressources documentaires et bibliographiques :

[1] M. Dagbert, sénateur du Pas-de-Calais, Mise en œuvre des dispositifs de lutte contre les déserts vétérinaires, Journal officiel du Sénat, 28/10/2021 - page 6061, [En ligne]. Disponible sur : https://www.senat.fr/questions/base/2021/qSEQ211025155.html [Consulté le : 5 juillet 2022] ;

[2] M. Lafon. Maillage territorial : avec le SNVEL, la Corrèze lance le mouvement, 2022, [En ligne]. Disponible sur : https://www.depecheveterinaire.com/maillage-territorial-avec-le-snvel-la-correze-lance-le-mouvement_679E50803263A061.html [Consulté le : 5 juillet 2022] ;

[3] Service public de la diffusion du droit. Loi DADDUE, Article L. 1511-9.-I, 2020, [En ligne]. Disponible sur https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000042607138  [Consulté le : 5 juillet 2022] ;

[4] Conseil départemental de la Corrèze. Corrèze Santé Animale : un plan d’actions global pour lutter contre la désertification vétérinaire, [En ligne]. Disponible sur https://www.correze.fr/sante-animale [Consulté le : 5 juillet 2022] ;

[5] Service public de la diffusion du droit. Décret n° 2021-579 relatif aux indemnités attribuées aux étudiants vétérinaires prévues à l'article L. 1511-9 du code général des collectivités territoriales et modifiant le code général des collectivités territoriales, 11 mai 2021, [En ligne]. Disponible sur : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043496366 [Consulté le : 5 juillet 2022].

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